Présentation d’Hélène Matte et Julie Picard au panel

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Hélène Matte et Julie Picard, à l’Îlot Fleurie 2001

Bonjour, nous sommes Julie et Hélène, artistes et anciennes administratrices de l’Îlot Fleurie de 2000 à 2003. Aujourd’hui nous sommes ici pour rendre hommage à Denise et Charlotte.

Expliquons-nous. Les trois questions sur la table aujourd’hui concernent les valeurs d’hier et d’aujourd’hui, le pouvoir des résidants sur le développement du quartier et les erreurs du passé.

Notre optimisme légendaire fait débuter ici notre intervention par le dernier point. Parler d’une erreur du passé que l’on commet encore aujourd’hui et qui a une incidence sur les questions précédentes. Cette erreur est la suivante : croire et répéter que Louis Fortier est le fondateur de l’Îlot Fleurie ! Paradoxalement, c’est pour rendre hommage à Louis Fortier que nous avançons ceci puisque, dans une entrevue donnée à peine un mois avant sa mort en 2000, il le disait lui-même : « Ce n’est pas moi qui a créé l’Îlot Fleurie, c’est ma femme Denise et son amie Charlotte Morel qui ont eu l’idée». Et Louis de rajouter : « Toute révolution commence par les femmes. […] C’est pas moi tout seul, qu’est-ce que tu veux que je fasse tout seul ?  […] C,est toute une population.»

Louis Fortier le soulignait, l’Îlot Fleurie est un mouvement qui ne dépendait pas de lui mais des nombreux individus et des collectivités qui s’y sont engagées. Attribuer tout le mérite à un seul nom, voilà une erreur qui perdure encore aujourd’hui. Au niveau culturel, particulièrement depuis quelques années, on s’identifie à de grands noms comme pour s’en attribuer le mérite. Ainsi Le Cirque de Soleil, Robert Lepage, Céline Dion et « Sir Paul » sont les attraits culturels de la Ville de Québec. La revitalisation comme la programmation culturelle, avec les grands événements de la sorte ne s’adressent pas aux citoyens mais aux touristes et aux banlieusards qui, disons-le deviennent en quelque sorte touristes dans leur propre ville. De l’art à la culture, nous passons du populaire au populisme. Les activités artistiques ne s’adressent pas à des communautés mais à des masses qui sont d’ailleurs gérées comme du bétail, en font foi les clôtures Frost et les agents en uniformes s’occupant de la circulation. Des politiques culturelles gèrent les programmations et y trouvent à se faire du crédit politique. La culture est ainsi inféodée à la politique. Les artistes locaux comme les citoyens y perdent leur rapport de force.

C’est bien pour rendre hommage à Louis Fortier et à l’Îlot Fleurie que nous répétons qu’il ne faut pas attribuer le mérite à une seule personne ou à une institution. L’Îlot Fleurie est un mouvement artistique et citoyen, ce mouvement était porté par des valeurs qui, espérons-le animent encore les habitants de la Ville. Peut-être alors une autre erreur serait de croire que l’Îlot Fleurie est mort. La volonté d’autonomie, d’autodétermination, d’autogestion, la réappropriation, le courage contestataire, un penser globalement conjugué à un agir localement : ce sont là des notions par lesquelles l’Îlot Fleurie a existé et qui ont fait en sorte que, oui, les résidants d’un quartier ont eu la capacité de changer les choses, de développer leur territoire mais aussi, de se développer eux-mêmes et en tant que communauté.

En s’en tenant à des grands noms, en donnant le crédit aux autres, en cherchant des leaders charismatiques, des vedettes qui font autorité ; en choisissant comme symboles culturels que des grosses machines économiques internationales : on risque d’étouffer nos propres possibilités, d’oublier notre pouvoir créateur et la force d’action qui nous appartient. De même, en laissant pour mort l’Îlot Fleurie, en éradiquant la majorité de ses sculptures en coupant les vivres à son comité d’administration, la Ville de Québec a passé a côté de quelque chose qui aurait pu être une vraie fierté et qui lui aurait appartenu en propre : pas une fierté empruntée, achetée à grand frais comme elle le fait avec tous ses « grands événements ».

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L’Îlot Fleurie s’inscrit dans une mouvance d’appropriation citoyenne, qui dépasse le quartier Saint-Roch. À New York, en 1971, l’artiste Gordon Matta-Clark fabrique des abris de fortune avec la ferraille sur place et invite les sans-abri à un méchoui où plus de 500 sandwichs de porc grillé seront distribuées Under The Brooklyn Bridge.

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Plus près de nous, en 1980, lors du Symposium de Sculpture Environnementale de Chicoutimi, la manœuvre Citoyens-Sculpteurs investi le conseil municipal et propose la transformation d’une voie ferrée en parc.

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À New York, encore une fois, en 1986, des citoyens et sculpteurs entreprennent de nettoyer et d’aménager une « dump » illégale le long des berges de la rivière. Le Socrate’s sculpture Park deviendra un espace communautaire et artistique animé qui tient encore la route après 27 ans ! Ce parc a une même histoire que l’Îlot Fleurie. Il est né lui dans les année 80 dans un contexte similaire. Une même histoire, excepté le fait que la Ville de New-York n’en a pas effacé les traces pour faire place à un cirque. Non. Plutôt que de les jeter, elle a disséminé les sculptures et les a valorisé, elle a favorisé les programmes de médiation culturelle sur son terrain, elle en a appuyé les événements. Nous avons eu la chance de visiter le parc en en juillet 2001 lors d’une mission de prospection de l’Îlot Fleurie. Aujourd’hui le « Socrate’s Sculture Park »  de New York, situé sur la rive du Queens district, est un lieu dynamique. Il a reçu plusieurs prix de reconnaissance pour son originalité, son architecture et son action de développeur social, culturel et économique.

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Site web Socrate’s Sculpture Park

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Site web Socrate’s Sculpture Park

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En 1990, des voisins, citoyens et sculpteurs s’approprient collectivement et spontanément un terrain vacant du trou de Saint-Roch, l’Îlot de la rue Fleurie. Un groupe se constitue, le Groupe d’Animation de l’Îlot Fleurie. Contraint de déménager en 1997, l’Îlot Fleurie aménage l’espace sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency et s’y activera encore plusieurs années.

Comme le souligne Suzie Genest sur le Blog Mon Saint-Roch, l’Ilot Fleurie est précurseur de nombreuses initiatives écologistes locales dont : Verdir et Divertir, Les Urbainsculteurs, Craque Bitume –Éco-Quartier et Les Incroyables Comestibles. Parallèlement, à Montréal, plusieurs initiatives s’inspirent de l’aventure de L’Îlot Fleurie dont les centres d’artistes Dare-Dare et La galerie Verticale, qui s’intéressent aux terrains vacants comme espace d’exploration artistique. Il y a également L’Association des Designers Urbains du Québec qui ont initié le Village Éphémère à l’été 2013 et qui s’intéressent à l’urbanisme tactique. Il y a également, SYN – Atelier d’exploration urbaine autour de l’artiste, architecte et aménagiste Luc Lévesque, et son projet Hypothèses d’amarrage.

C’est d’ailleurs Luc Lévesque qui, dans Sauvagerie urbaine et jardins : quelques hypothèses (in Art et jardins. Nature/Culture, Actes du colloque Art et Jardins, Musée d’art contemporain de Montréal, Montréal, 2000) compare l’Îlot Fleurie et le Parc Saint-Roch. Selon lui, l’un oppose l’ouverture à tous les possibles à l’autre, image du maintien de l’ordre et de la stabilité. Dans un autre texte, Luc Lévesque, (Coranto 06, Éditions ESSE, Montréal, 2003) il explique : « La Ville a présenté à l’Îlot Fleurie un Protocole d’entente sur l’utilisation de l’espace situé sous l’autoroute Dufferin-Montmorency. La Ville s’engage à soutenir l’Îlot Fleurie dans son développement, et dans le cas où des travaux de réaménagement sont nécessaires, elle convient de former un comité conjoint pour apporter des solutions aux problèmes engendrés par ce réaménagement  ». Luc Lévesque poursuit :  « Dans l’horizon du 400e, espérons que ce rapprochement témoigne, de la part des pouvoirs publics de la Capitale, d’une réelle prise de conscience de l’incomparable valeur urbaine que représente la dynamique opérée par l’Îlot Fleurie. […] L’exemple de l’Îlot Fleurie démontre qu’il est possible, avec un minimum de moyens, de transformer une situation considérée auparavant comme un problème en une source de fierté collective [et d’empouvoirement] entretenu par les apports d’une gamme variée d’acteurs dont artistes, citoyens de tous âges, organismes socioculturels et l’administration municipale. »

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La suite de l’histoire, nous la connaissons. L’îlot Fleurie n’a pas survécu à la fin du mandat de l’administration L’Allier, dans le contexte des fusions municipales et des deux administrations qui lui ont succédé. Avis d’éviction adressé à l’organisme, annulation par la Ville de Québec du Protocole d’entente et du soutien financier de 20 000 $ annuel, démantèlement et destruction des œuvres par la Ville de Québec, des plates-bandes et des installations…

Au même moment, en 2007, le Conseil de quartier Saint-Roch publie son enquête sur les effets de la revitalisation du quartier Saint-Roch sur les artistes. Intitulé Attraction, Rétention et Répulsion, cette enquête documente, de manière explicite, en 95 pages, le contrecoup que subissent les artistes et artisans pourtant implantés dans ce quartier depuis la fin des années 70.

Toujours en 2007, la Ville de Québec procède, sans consultation, à l’abolition du Programme de maintien des ateliers d’artistes sur l’ensemble de ces arrondissements. Pourtant, ce programme applaudi et imité par d’autres grandes villes culturelles, est toujours bien en vigueur à Montréal. Ce programme, qui concerne les artistes locataires et les propriétaires de leur atelier, favorise le maintien et l’implantation des artistes sur son territoire. Les artistes, porteurs de développement et piliers de la vitalité artistique, réclame encore massivement aujourd’hui, un appui à leur conditions de pratique.

Nous posons alors ces questions :

Comment interpréter le désengagement de la Ville auprès des artistes qui occupent le quartier depuis la fin des années 70?

Le Ville de Québec considère-t-elle que l’Îlot Fleurie et le programme de maintient des ateliers d’artistes n’étaient pas assez visible pour sa réputation en matière de culture?

Les artistes sont-ils victimes du succès auxquels ils ont contribué?

Au final, la mise sur pied du Conseil des Arts de Québec, qui devait être faite lors des fusions municipales, auraient-elle évité des décisions politiques au détriment des artistes ?

Hélène Matte et Julie Picard,

Jeudi 5 septembre 2013

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